Foutue bergerie de Pierre Guillois
© Martin Argyroglo

Cristiana Reali, l'art de déjouer l'attendu

par Olivier Frégaville- Gratian publié le 07/03/2026

Cristiana Reali, l'art de déjouer l'attendu

À l’affiche du Théâtre du Rond-Point dans Foutue Bergerie de Pierre Guillois, la comédienne au regard indigo joue avec l’image qu’on lui colle depuis des années, dans un spectacle tragi-comique, burlesque et
irrévérencieux. Loin des rôles qui l’ont longtemps définie, elle s’émancipe et s’aventure sur des territoires où on ne l’attend pas.


Chez Cristiana Reali , l’énergie précède souvent les mots. Tempérament de feu, attention constante aux autres. Tout, chez elle, semble tenir dans cet équilibre. Sur scène comme dans la vie, elle écoute, rebondit, interroge. Rien ne paraît figé. Depuis quelques années, elle prend un plaisir malicieux à déplacer le regard porté sur elle pour s’éloigner des rôles qui l’ont enfermée et aller vers des terrains plus inattendus, parfois plus risqués.
Dans Foutue Bergerie , elle traverse une galerie de personnages acides, parmi lesquels une brebis « très méchante » , dit-elle en riant. La pièce mêle satire sociale, humour noir et situations déjantées. Les figures qu’elle incarne ne cherchent pas à séduire. Certaines provoquent, d’autres dérangent. Une brebis frustrée observe le monde avec férocité. Une rédactrice en chef met au pilori, sèchement, une journaliste. Une mère malade parle sans détour.  « J’avais envie d’être là où on n’a pas l’habitude de me voir » , confie-t-elle.

Le théâtre comme évidence
Cristiana Reali naît à São Paulo. Son père est correspondant de presse et la famille quitte le Brésil à une période marquée par la dictature militaire. Le départ devait être provisoire. Les mois passent, puis les années. Le retour est sans cesse repoussé. Peu à peu, la France cesse d’être une parenthèse pour devenir un ancrage. Le théâtre entre presque par accident. À douze ans, sa mère l’inscrit, avec ses deux soeurs, à un petit cours amateur près de leur maison pour travailler la langue et corriger leur accent. Les parents pensent à un outil d’apprentissage, avant un retour au pays. Mais dans cette salle où l’on lit des textes et où l’on apprend à dire les mots, quelque chose se noue. Les soeurs abandonnent rapidement. Cristiana Reali reste. « J’adorais le plateau, la sensation que ça provoquait en moi. » Ce qui devait être un exercice devient un attachement profond.

Cristiana Reali continue à pratiquer le théâtre amateur, par goût autant que par nécessité intérieure. Au lycée Molière à Paris, la découverte se prolonge dans un cadre plus structuré. « Le professeur qui s’occupait de ce cours était très exigeant. Il poussait très loin son enseignement du jeu et des textes ». Pourtant, l’évidence artistique ne s’impose pas encore comme trajectoire. Après le bac, elle s’inscrit en droit. La décision est pragmatique, le retour au pays toujours d’actualité, et cette formation pourrait servir de l’autre côté de l’Atlantique.
Mais l’appel du théâtre persiste. « Après un an et demi, presque deux ans d’université, j’ai eu vraiment envie de continuer le théâtre en professionnelle. » Dans la foulée, elle s’inscrit au Cours Florent et intègre rapidement la Classe libre, l’un des parcours les plus exigeants de l’école. À ce moment-là, le théâtre s’impose comme seule possibilité de vie.

L’apprentissage du métier
Très vite, une rencontre marque ses débuts. Encore élève en Classe libre, Cristiana Reali croise Francis Huster . Il lui offre sa première expérience professionnelle dans Lorenzaccio d’ Alfred de Musset , monté au Théâtre du Rond-Point. Elle n’y prononce que « trois phrases, même pas » , au sein d’une distribution d’une cinquantaine de personnes mêlant comédiens confirmés – Georges Géret , Jacques Spiesser – et élèves comme Olivier Martinez , Hélène Babu ou Clotilde Courreau . L’apparition est brève mais décisive. Dans les coulisses, au milieu des acteurs et des discussions d’après spectacle, l’évidence s’impose.
La collaboration se prolonge rapidement. Le comédien et metteur en scène, ancien sociétaire de la Comédie-Française, vient de fonder la compagnie Frédéric Lemaître et rassemble autour de lui une troupe installée au Théâtre Marigny. Cristiana Reali rejoint ce groupe fidèle. Le rythme est soutenu, presque continu.

« Nous ne faisions que répéter et jouer sans arrêt. Il y avait les représentations le soir, et la journée on préparait déjà la pièce suivante. » Une immersion totale, une école du plateau. Pendant cinq ans, la vie se règle sur le théâtre. Dans ce quotidien réglé par la scène, elle découvre la discipline du métier, l’exigence répétée, l’endurance. Issue d’une famille nombreuse, entourée de soeurs, de cousins, d’oncles et de tantes, elle a grandi dans un univers où le collectif va de soi. La troupe en devient le prolongement naturel : une famille élargie, soudée par le travail, par le plateau. Une vie qui ne se conçoit plus loin de là.

« Dans ce métier, on vous met vite dans des cases. »

Très tôt, Cristiana Reali incarne la jeune première élégante et lumineuse. Le théâtre comme la télévision lui proposent des personnages proches de cette figure. « Vous jouez une jeune première, l’image vous colle à la peau. Et vous enferme dans ce rôle pendant des années. Puis, le jour où vous jouez une mère, on vous confie toutes les mères. » Une mécanique qu’elle connaît, mais que son esprit frondeur et son goût de l’aventure la poussent à déplacer. Elle cherche d’autres esthétiques, d’autres façons de travailler, d’autres terrains. « Ce que j’aime chez les metteurs en scène, c’est leur goût. Leur manière de regarder un texte, un décor, une idée. J’aime entrer dans leur univers. » Elle quitte alors l’univers de Francis Huster multiplie les collaborations avec Bernard Murat , Patrick Kerbrat ou Alain Sachs.

La rencontre avec John Malkovich marque un tournant. Il la découvre alors qu’il est en train de monter une pièce avec Pierre Vaneck. Elle joue aux côtés de Vincent Elbaz, à la Gaîté Montparnasse, dans Reste avec moi ce soir du Brésilien Flavio de Souza – un projet qu’elle avait elle-même initié et fait traduire. Un rendez-vous est organisé par son agent, Marie-Laure Miquel. Les agendas, pourtant, ne se croisent pas. Mais le comédien et metteur en scène américain lui glisse une promesse simple : un jour, ils travailleront ensemble. La collaboration se concrétise, deux plus tard, en 2007 avec Good Canary . Il lui confie un rôle à rebours de l’image associée à ses débuts : un personnage brutal, traversé d’une énergie sombre, presque violente. « C’était complètement à l’opposé de ce que l’on imaginait de moi à l’époque. » Sous sa direction, elle explore une intensité plus physique, plus noire. Le contraste surprend, élargit le regard porté sur elle. À partir de là, les propositions évoluent. Elle propose davantage de textes, rencontre d’autres metteurs en scène, suit ses intuitions.

Ne jamais s’enfermer devient une manière d’avancer.

Chez Cristiana Reali, le choix passe d’abord par le rôle. C’est lui qui déclenche l’envie. Avec le temps, l’univers des metteurs et metteuses en scène compte tout autant. Certains projets marquent des étapes. Duo pour violon seul de Tom Kempinski , mis en scène par Bernard Murat au Théâtre des Variétés, ouvre de nouvelles perspectives. La Locandiera de Carlo Goldoni constitue un autre moment important. Le spectacle rencontre un grand succès et se construit largement autour d’elle. Pour la première fois, le théâtre mise sur sa présence. La comédienne devient tête d’affiche.

Certains projets naissent aussi de ses initiatives. Elle propose M’man de Fabrice Melquiot à Jean-Robert Charrier , directeur du Théâtre du Petit-Saint-Martin, un texte autour du lien mère-fils. Elle aurait aimé le mettre en scène, mais on lui conseille de confier cette responsabilité à quelqu’un d’autre, pour éviter que le projet ne devienne trop lourd. La mise en scène est finalement confiée à Charles Templon , autre belle rencontre. D’autres rôles jalonnent encore le parcours. Simone Veil , dans Simone Veil, les combats d’une effrontée , mis en scène par Pauline Susini au Théâtre Antoine, lui permet de transmettre une parole qui résonne fortement avec le présent. Puis vient Blanche DuBois, dans Un tramway nommé Désir , montée dans la foulée par la même metteuse en scène au Théâtre des Bouffes-Parisiens. « C’est un personnage que j’ai longtemps désiré et qui raconte beaucoup de choses sur les femmes, sur la solitude, sur la peur de l’âge et sur leurs places dans la société. ». La rencontre avec Pierre Guillois naît d’une curiosité artistique. Cristiana Reali découvre ses spectacles au Rond-Point et se reconnaît dans cet univers burlesque, décalé, parfois irrévérencieux. « J’avais envie de travailler dans ce style-là, dans cette folie un peu loufoque », explique-t-elle. Quand le projet de Foutue Bergerie arrive, elle accepte sans hésiter. La création se construit dans des conditions rares dans le théâtre privé. L’équipe travaille en résidence pendant deux mois, avec décor et costumes déjà présents. Tous sont réunis sur le plateau du matin au soir. Le travail avance collectivement, dans un mouvement de recherche permanent. « On essaie, on recommence. C’est vraiment un travail de laboratoire. » Ce processus lui plaît : le spectacle reste vivant, ouvert aux ajustements. « Entre la première et la dernière, pour moi, une pièce n’est jamais la même. Je continue de chercher, de
peaufiner des détails, de trouver des gestes. » Foutue Bergerie est aussi un spectacle choral où chacun circule entre plusieurs personnages. Et quand ils ne sont pas sur scène, les acteurs restent souvent actifs en coulisses, préparent une apparition, manipulent un élément de décor, enchaînent les transformations. Cette mécanique exige une attention constante et une grande précision technique.

L’univers de Pierre Guillois assume une dimension volontairement provocatrice.
Les personnages sont excessifs, parfois cruels, loin de toute forme de consensus. « Il faut accepter d’aller là-dedans. La brebis que j’incarne est frustrée sexuellement, un peu agressive. D’autres personnages sont très durs, parfois violents dans leur langage. » Cette liberté fait partie du projet. « Si la pièce avait été sage, je n’y serais pas allée. » Dans cette partition collective, Cristiana Reali explore un registre plus irrévérencieux que celui auquel le public l’associe souvent.
Pour la comédienne, il n’y a qu’un moteur, le désir. « Aujourd’hui, j’ai la chance de pouvoir faire ce qui me plaît et de choisir des pièces que j’ai envie de défendre. » Quand elle n’est pas sur scène ou sur un plateau de tournage, elle lit beaucoup, voit de nombreux spectacles et se laisse guider par les textes qui la surprennent. Lorsqu’une écriture contemporaine la touche, elle s’y engage ; sinon, elle revient volontiers aux classiques . L’essentiel demeure ailleurs, dans le plaisir quasiment enfantin du jeu. Le regard qui compte reste celui du public. « Ce qui m’intéresse, ce sont les gens qui ne sont pas du métier. Des spectateurs qui viennent voir la pièce en tournée et qui me disent ce qu’ils ont ressenti. » Dans les quelques villes où Foutue Bergerie a été jouée avant d’arriver, des spectateurs peu familiers du théâtre découvrent ainsi l’univers de Pierre Guillois. « Ils me disent que c’est original, qu’ils n’ont jamais vu ça. » Aujourd’hui, ce qui attire la comédienne, ce sont les rôles qui déplacent, même lorsqu’ils sont durs, excessifs ou peu aimables.
Cristiana Reali avance ainsi, de rôle en rôle, guidée par la curiosité. Le théâtre reste pour elle un espace de recherche et de jeu : un endroit pour continuer de jouer tout en cherchant d’autres terrains de jeu.

Foutue Bergerie de Pierre Guillois

Création le 30 septembre 2025  – durée 1h40 environ.