Foutue Bergerie
© Martin Argyroglo

"L'âpreté et la solitude propre au monde paysan" : avec "Foutue bergerie", Pierre Guillois bat la campagne à Aix

par Jean-Remi Barland publié le 04/02/2026

"L'âpreté et la solitude propre au monde paysan" : avec "Foutue bergerie", Pierre Guillois bat la campagne à Aix

Accrochez votre ceinture… Ça décoiffe et ça remue sévère. Pièce éminemment politique, Foutue bergerie qui explore, délire à la clef, la détresse d’un monde paysan entraîné dans les soubresauts du siècle, est à voir au théâtre du Jeu de Paume jusqu’au 7 février. C’est un drame rempli de farce, qui invite la campagne à se faire une place dans le théâtre. Pierre Guillois, qui signe la mise en scène iconoclaste de ce spectacle, évoque « un univers pris dans des contradictions voisines du monde citadin, mais avec l’âpreté et la solitude propre au monde paysan, au rapport trouble à la terre, à l’animal, à la mort. Pas de campagne enchanteresse ou nostalgique, ni de méchant agriculteur industriel, et encore moins de bon éleveur bio. »

On a affaire à un père qui a voté Marine Le Pen aux dernières élections, tente de survivre. Endeuillé par le suicide d’un fils souffrant d’avoir un micro-pénis dû aux pesticides, entouré de sa femme et de son autre fils Lucas, il embauche Jamel, un jeune maghrébin un peu paumé, qui l’aide à la ferme.

Une fable où les animaux parlent

Très moraliste, sans être moralisatrice, la pièce emprunte aux fables de La Fontaine le fait que les animaux parlent, en exprimant une critique acerbe des humains et ici une sorte de plainte face au sort qui leur est réservé. Notamment lorsque les moutons habituels apprennent que des Shetlands vont les remplacer dans l’élevage et que la bergerie sera rasée. A bien des égards Foutue bergerie rappelle le magnifique roman de Jean-Baptiste Del Amo La part animale, où tous ces thèmes sont abordés. Irrésistible, le propos de Pierre Guillois où l’on voit les moutons stupéfaits d’avoir vu dans l’enclos « un arabe au moment de l’Aïd » est servi par une mise en scène déjantée qui n’évite pas cependant certaines outrances que l’on peut juger inutiles. Comme par exemple le fait de déshabiller entièrement le fermier et son apprenti, (certes c’est sans doute une manière de montrer un monde paysan mis à nu) mais cela n’apporte pas grand-chose de plus. Les interprètes quant à eux sont exceptionnels de densité, et, parés d’habits loufoques, ils incarnent leurs personnages avec un esprit de troupe confondant. L’incarnation du fils mort suspendu dans les airs émeut profondément, et en jouant sur la chronologie Foutue bergerie est aussi un chant funèbre d’une mémoire abîmée par le mauvais sort. On rit beaucoup, on pleure aussi pas mal, on réfléchit intelligemment : si la bergerie est foutue, le spectacle tient debout, prend des risques et en impose.