Pierre Guillois : « Je ne sais pas écrire un vrai drame. Alors j'ai fait parler les brebis »
Avec Foutue bergerie , le metteur en scène s’aventure sur un terrain plus sombre qu’à l’accoutumée, un drame
rural traversé par la parole animale, le deuil et sans jamais renoncer à la farce. Entretien avec un artiste qui
avance à rebours, par intuitions et par la nécessité de plateau.
Pierre Guillois : L’envie remonte à loin. À l’époque où j’étais directeur du Théâtre du Peuple à Bussang, j’étais
plongé dans un environnement très particulier : un paysage post-industriel, rural, avec peu de culture, mais une
présence très forte de l’élevage. En réalité, j’avais peu de contacts directs avec le monde agricole, mais j’ai vécu
six années au plus près de cette ruralité, dans une proximité quotidienne avec ce territoire et ses tensions.
Je me disais souvent que si je restais plus longtemps à Bussang, j’écrirais un drame rural. L’idée me travaillait.
Puis, installé à Besançon, j’ai fait la connaissance d’un éleveur dont les champs sont désormais cernés par les
habitations. Certains de ses moutons ont été égorgés par des pit-bulls. Cette violence-là, très concrète, cette
cohabitation devenue impossible, ont agi comme un déclic et nourri directement l’écriture de la pièce.
Qu’est – ce qui a fait basculer cette envie vers l’écriture concrète ?
Pierre Guillois : J’avais lu une histoire autour des pesticides et de leurs effets sur le corps de jeunes hommes,
avec des conséquences physiques très lourdes, notamment l’apparition de micropénis. Il me semble que cela
s’était produit en Amérique du Sud. Je n’ai jamais vérifié précisément cette information, mais elle me paraissait
totalement plausible. Ce qui m’intéressait, c’était l’idée que des choix industriels puissent s’inscrire aussi
violemment dans les corps humains. Un drame réel, qui peut paraître risible bien que catastrophique, mais
presque impossible à nier pour ceux qui le subissent.
Pourtant, la pièce n’a pas vu le jour immédiatement.
Pierre Guillois : Non, il s’est passé presque dix ans avant que je m’y mette vraiment. Et entre-temps, j’ai compris
quelque chose de fondamental sur moi : je ne sais pas écrire un drame au sens classique. En revanche, à partir
du moment où j’ai eu l’idée de faire parler les brebis de l’exploitation, tout s’est débloqué. Cette parole animale
m’a permis d’entrer dans le drame sans m’y enfermerpour faire coexister la gravité et la farce. C’est là que la
pièce a trouvé sa forme.
Le titre, Foutue bergerie , s ‘ est-il imposé rapidement ?
Pierre Guillois : J’ai longtemps hésité. Et puis celui-là s’est imposé parce qu’il dit quelque chose de très simple et
très brutal. Il arrive beaucoup de malheurs dans cette bergerie. Quelque chose est abîmé, déréglé. Et puis il y a
ce mot, » foutue », qui n’est pas seulement descriptif. Il a une charge presque affective, une façon de jurer sans
vraiment jurer. Il contient à lui seul les deux directions du spectacle.
Votre écriture semble toujours difficile à enfermer dans une logique unique. Comment travaillez – vous ?
Pierre Guillois : Je ne fonctionne pas à partir de concepts. Je pars souvent d’un geste très concret. Comme dans
l’écriture de plateau où l’on commence par les objets avant les idées. Là, je me suis dit que j’allais faire parler les
brebis, et ensuite j’ai écouté ce qui venait. Ce sont les mots eux-mêmes qui m’emmènent ailleurs, qui ouvrent des
pistes. L’écriture ne répond pas à un programme, elle fabrique sa propre nécessité en avançant.
La pièce reste pourtant très construite, malgré cette liberté.
Pierre Guillois : Je fais avec ce que j’appelle mon handicap. Je ne suis pas quelqu’un qui construit des histoires
de manière linéaire. J’écris souvent par fragments, par blocs. Il m’est arrivé de commencer une pièce par ce qui
deviendra la dernière scène. Pour Foutue bergerie , j’ai travaillé différemment. J’ai tenté de maintenir une
continuité, même s’il n’y a pas d’intrigue au sens classique. Il y a surtout une situation très lourde, celle de la mort
d’un adolescent. Je suis parti de là. J’ai écrit la pièce d’un seul mouvement, sans jamais revenir en arrière. C’est assez rare chez moi.
La distribution marque aussi un déplacement dans ton travail.
Pierre Guillois : Oui, je n’avais jamais travaillé avec aucun des acteurs de cette équipe. Avec Cristiana Reali, on
échangeait depuis longtemps, sans jamais avoir trouvé le bon moment. J’ai failli ne pas lui envoyer le texte, parce
que le rôle de la mère est très court. Et puis je lui ai proposé d’incarner plusieurs rôles dont celui d’une brebis.
Elle a été séduite par ce personnage et a accepté immédiatement de participerà l’aventure.
Pour Marc Bodnar, je l’avais vu jouer il y a longtemps, notamment chez Stanislas Nordey, Laurent Gutmann,
Claude Régy, avant qu’il parte travailler en Suisse avec Marthaler pendant quasi 20 ans. On s’est recroisés, et la
proposition s’est faite naturellement. Les autres acteurs sont arrivés après de longues séances de lecture et de
travail. Et pour les plus jeunes, j’ai fini par passer par des auditions, en allant « faire » les sorties d’école.
Comment le texte s’est – il incarné au plateau ?
Pierre Guillois :Il y a eu un énorme travail préparatoire. Très tôt, j’ai lancé un chantier sur la scénographie. Le
décor est très contraignant, composé en grande partie de bottes de foin. Il fallait vérifier que ce dispositif pouvait
être porté par les acteurs. Ensuite, j’ai travaillé simultanément le jeu, le décor, la lumière et le son. C’est la
première fois que je poussais aussi loin cette écriture conjointe. Comme les acteurs changent souvent de rôle, il
fallait intégrer très tôt les costumes et les déplacements. On avançait presque à rebours.
C’était extrêmement stimulant et ça laissait beaucoup de place au jeu.
Le travail s’achève – t – il à la première ?
Pierre Guillois : Pas du tout. On croit souvent que la mise en scène s’arrête le soir de la générale, comme si tout
était réglé dès la première. Cette idée tient mal face à l’épreuve du public, indispensable à ce type d’écriture
qu’est la comédie. Les premières représentations obligent à déplacer, ajuster, reprendre sans cesse.
Dans le cas de Foutue Bergerie , j’ai l’impression que tout a commencé après. L’équilibre avec le drame est d’une
extrême fragilité. Une fois sur le plateau, celui-ci a pris davantage de place qu’en lecture, et il a fallu du temps
pour rétablir une tension plus juste. Certaines scènes continuent d’être retravaillées aujourd’hui encore. C’est un
processus complexe, nécessaire, et bien plus exigeant que je ne l’imaginais.
Foutue Bergerie de Pierre Guillois
Création le 30 septembre 2025 au Théâtre de Cornouaille
durée 1h40 environ

